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Pierre Debroutelle et le Zodiac, la naissance du canot pneumatique

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Le canot pneumatique doit son entrée réussie sur le marché de la plaisance dans les années 1960 à sa simplicité, sa légèreté et à son coût réduit à l'achat comme à l'usage. Pour l'ingénieur français et la marque à l'origine de ce succès, naviguer pour le plaisir n'était pourtant pas dans le cahier des charges initial.

Ce qui va suivre s’apparente à une histoire d’air, ou plutôt d’air du temps. Depuis des millénaires, de nombreuses avancées techniques sont nées, quasi-simultanément, de travaux menés de manière indépendante par des individus dans des pays très éloignés les uns des autres. Hasard (ou chance) au bénéfice de la sérendipité selon les uns, combinaison de facteurs humains et matériels favorables à un moment donné selon d’autres, diverses inventions ont évidemment donné lieu à des revendications de paternité non dénuées de fierté nationale. L’on pense à la photographie ou au premier vol motorisé, par exemple, et à bien d’autres. Dans le cas du canot pneumatique évolué, sa désignation populaire reste encore souvent attachée à la firme française Zodiac. Son concepteur, l’aviateur Pierre Debroutelle en a dessiné les principes de construction en 1934. À l’image d’un « Bic » ou d’un « Frigidaire », le terme « Zodiac » a ainsi longtemps suffit à définir de manière générale toute embarcation constituée de boudins de tissus caoutchoutés, cousus, soudés et propulsés par un moteur hors-bord. Sans avoir à remonter à l’Antiquité, ni à évoquer les innombrables tentatives de flotter sur les eaux en s’aidant d’une peau rendue étanche à l’air et à l’eau, l’on se contentera de la découverte de la vulcanisation du caoutchouc comme point de départ pour reconstituer le long parcours international menant au « Zodiac ». L’Américain Charles Goodyear en est crédité en 1838, suivi de quelques années par l’Anglais Thomas Hancock, auteur de travaux plus aboutis dans les années 1840. Goodyear parviendra à breveter sa trouvaille et l’on retiendra qu’en 1853, un certain Hiram Hutchinson a fondé une petite entreprise à Châlette-sur-Loing, dans le Loiret. Cet industriel américain d’origine britannique a choisi la France pour exploiter le brevet Goodyear appliqué aux chaussures et bottes en caoutchouc dont il a négocié l’exclusivité. Certains matériaux de la firme Hutchinson entreront des décennies plus tard dans des fabrications très différentes de celles de la marque Aigle qui lui appartient, en touchant à l’automobile, à l’aviation, à la défense ou au cyclisme. Pour l’anecdote, l’aigle dont il est ici question n’est autre qu’une traduction du puissant « eagle » symbole du nouveau-monde, et représente un bel exemple de création d’une image française « bien de chez nous ».

Le vélocipède, puis l’automobile, commencent ensuite leur fabuleuse conquête. Le Britannique John Boyd Dunlop invente la chambre à air en 1887. Pourtant, peu de fabricants de pneus se mettront un jour à étudier des bateaux gonflables, comme l’Italien Pirelli et l’Anglais Avon Rubber.

Dès les premières années du XX° siècle, le développement de l’aviation, civile mais surtout militaire, induit de nouveaux besoins en matière de survie des pilotes tombés en mer tandis que les armées recherchent des moyens de franchissement de fleuves par des troupes d’assaut. Pour situer le futur rôle de la société Zodiac dans le contexte international, l’on mentionnera, parmi d’autres, les progrès de l’Allemand Albert Meyer avec son radeau gonflable au point dès 1913 qui lui valent des commandes officielles.

En Grande-Bretagne, Reginald Foster Dagnall Reginald, directeur général de la fabrique de ballons de barrage Airship Ltd pendant la guerre de 1914-1918, fonde la firme RFD (Rapid Flotation Device) après l’Armistice et essaie un prototype de canot pneumatique sur le lac Wisely en 1919. Il commence à produire différents équipements de sécurité et de sauvetage pour l’aviation et la marine puis ne cessera de perfectionner ses produits jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale et au-delà.

En 1927, le Spirit of St. Louis de Charles Lindbergh emporte à son bord un petit canot pneumatique avec une pompe à air et un kit de réparation pour sa traversée victorieuse de l’Atlantique d’ouest en est. Peu avant lui, les Français Nungesser et Coli qui tentent la même aventure de d’est en ouest ont renoncé à ce genre d’équipement de survie pour alléger leur gros biplan L’Oiseau Blanc gourmand en carburant. Le lieu de leur disparition, en mer ou sur terre, reste encore un mystère. L’année suivante, en 1928, Peter Markus, un commerçant du Minnesota, invente le gilet de sauvetage gonflable qui sauvera d’innombrables vies. Dès les années 1930, l’état major allemand se penche très sérieusement sur le sauvetage en mer des aviateurs de la Luftwaffe abattus et conçoit diverses procédures de récupération dont font partie des embarcations pneumatiques. L’Italie en fait de même, acquérant ainsi une certaine avance technique sur les Alliés.

L’apport décisif de Pierre Debroutelle

Pendant que voisins européens et inventeurs américains travaillent sur différentes propositions de pneumatiques, Pierre Debroutelle, autodidacte originaire de la Somme, fait toute sa carrière chez Zodiac. Âgé de 23 ans, il entre comme ouvrier en 1909 à l’usine de la firme alors située à Puteaux, dans la proche banlieue ouest de Paris, un berceau de l’aviation et de l’automobile.

La firme Zodiac, aux origines remontant à 1896, produit alors des ballons et de petits dirigeables à usages civils. Debroutelle passe ses brevets de pilote d’aérostat et d’avion (en 1912) tandis que son employeur commence à s’intéresser également au plus lourd que l’air. Il devient ainsi formateur à l’aérodrome de la maison à Saint-Cyr l’École puis se lance dans la compétition au Grand Prix aéronautique du circuit d’Anjou, aux commandes d’un biplan Zodiac. Il est victime d’une panne mécanique et c’est Roland Garros qui l’emporte. L’armée s’intéresse à cet avion et Debroutelle participe à des lâchers de bombes planantes au camp de Mailly dans l’Aube. La Première Guerre mondiale procure à l’entreprise de nombreuses commandes mais, l’après-guerre oblige à trouver de nouveaux débouchés, en particulier dans la sécurité et le sauvetage aéronautiques. Au début des années 1930, un accident cardiaque interrompt sa carrière de pilote. Le voici devenir inventeur à plein temps chez Zodiac, mettant toute sa créativité au service de projets innovants sous le regard de plus en plus intéressé des militaires. C’est ainsi qu’à partir de 1934, il travaille sur un nouveau type de canot pneumatique, réalisé avec des tissus produits par une succursale de la maison Hutchinson citée plus haut, basée elle-aussi à Puteaux. Son apport décisif consiste en la transposition – à une embarcation gonflable – de la division de l’enveloppe du canot en compartiments étanches, principaux et secondaires, comme ceux qui assurent la sécurité d’un ballon dirigeable. La complexité et la rigueur aéronautique de cette conception va faire la différence avec la relative rusticité des embarcations concurrentes contemporaines. Il la perfectionne en 1937 avec un nouveau prototype pour la Marine qui est à la recherche d’un canot capable de transporter des torpilles. À la suite de divers perfectionnements, le « Zodiac » est né et fait l’objet d’un brevet délivré le 10 août 1943. Ses flotteurs latéraux se terminant en pointe à l’arrière ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les lignes traditionnelles de certains dirigeables.

Debroutelle a adopté définitivement une configuration originale avec ses boudins de flottaison en forme de fer à cheval et un tableau arrière rigide en bois qui vont devenir la signature de la marque et définir le canot pneumatique moderne jusqu’à nos jours. Un plancher, également en bois, contribue à la rigidité de l’ensemble.

L’expérience d’Alain Bombard ouvre la route au pneumatique grand public

Alors interne en biologie à l’hôpital de Boulogne-sur-Mer en 1951, Alain Bombard (1924-2005) doit intervenir après la perte d’un chalutier qui a fait quarante-trois victimes. Cette tragédie va décider de son avenir de médecin et de ses recherches sur la survie en cas de naufrage. L’année suivante, à 27 ans, il se lance un défi incroyable : se nourrir exclusivement à partir de la mer en traversant l’Atlantique pour prouver que des rescapés peuvent survivre plusieurs dizaines de jours sur une frêle embarcation dépourvue de toute protection. Son périple est bien connu. Zodiac fournit un canot pneumatique de 4,65 m. Le 20 octobre 1952, à bord de L’Hérétique doté d’une voile d’Optimist, Bombard quitte les côtes des Canaries et ne touchera terre que 113 jours plus tard, à l’île de la Barbade dans les Caraïbes. Affaibli, amaigri, mais vivant, le jeune biologiste a réussi à démontrer ce que tout le monde pensait impossible : se nourrir et boire suffisamment sans vivres. Au-delà de son exploit de résistance humaine en milieu marin qui fascine, Bombard vient aussi d’administrer la preuve qu’une embarcation d’apparence aussi fragile qu’un canot pneumatique de moins de cinq mètres peut franchir un océan sans être percé, ni perdre dangereusement sa pression d’air. Ce faisant, il va donner une impulsion considérable à la mise au point de nouveaux produits de survie et à l’évolution des règlements de sécurité sur le plan international. En associant son nom à celui de la société française L’Angevinière, il signe une gamme qui ne tarde pas à entrer, elle aussi, dans le langage courant pour désigner tout radeau de sauvetage embarqué : un « Bombard ». Mais, ceci est une autre histoire.

Le livre Naufragé volontaire qui relate cette traversée parait dès 1953 et va être traduit en quinze langues. Cette tentative improbable, un évènement très marquant pour l’époque, va favoriser l’adoption du pneumatique par de nombreux corps de protection et de défense civils et militaires, puis par les plaisanciers, comme bateau autonome et non seulement en tant qu’annexe ou survie. Pour Zodiac, la réussite de la conception du canot de Pierre Debroutelle est consacrée. Avec une exposition médiatique considérable dans les journaux, à la radio et à la télévision naissante, la simplicité et la robustesse de ses embarcations vont bientôt conquérir aussi le marché de la plaisance et la confiance du public. À partir des années 1960, de nouveaux acteurs apparaissent, en particulier français, comme Paul Brot et surtout Tibor Robert Sillinger. Ce dernier, en 1962, crée la marque TR Sillinger, toujours très réputée chez les militaires et les civils plus de soixante ans plus tard. Sa personnalité hors du commun et son énergie d’entrepreneur sans concession le conduira à occuper des postes nationaux de premier plan, président du Salon nautique de Paris, administrateur délégué de la Fédération française des industries nautiques puis médiateur national.

Le canot pneumatique a depuis longtemps conquis ses lettres de noblesses grâce à ses pionniers et ses héros. Dans les décennies récentes, son évolution vers le haut de gamme avec des modèles de semi-rigides toujours plus sophistiqués ne doit pourtant pas faire oublier ses débuts modestes. Pour de nombreux inconditionnels, il reste encore synonyme de liberté, de convivialité sportive, d’aventure et de découverte.

Gérald Guétat