Portraits

De la course à la plaisance, la dynastie des Abbate

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Plusieurs familles italiennes se sont illustrées dans l'histoire du motonautisme par leur palmarès en compétition à partir des années 1950, mais les Abbate se sont aussi fait un nom, de père en fils, dans la production de bateaux de plaisance issus de leur riche expérience sportive.

L’énoncé de leurs seuls prénoms pourrait faire penser à la chronique de l’épopée d’une petite troupe du monde du spectacle, un peu à la manière des Marx Brothers. Mais, Guido, Tullio, Carlo « Chicco » et Bruno, quoique joviaux, vifs et plein d’humour, n’ont jamais plaisanté dans l’expression de leurs talents respectifs, pour ne pas dire de leur génie de la conception des bateaux.

Originaire du Lac de Côme – comme la famille Molinari (voir récit : Molinari) – Giuseppe Abbate a commencé à construire des bateaux de travail en 1873, ensuite aidé de ses trois fils. Depuis leur rivage romantique rehaussé par quelques-unes des plus élégantes villas historiques de la région, les habitants de cette rive ouest du lac étaient habitués à voir régulièrement passer des embarcations de types variés, issues de chantiers locaux. Mais, la fréquence des apparitions s’est accélérée à partir de 1946, lorsque que Guido, l’un des fils de Giuseppe Abbate, a fondé son propre établissement pour construire des engins de course innovants, à commencer par un prototype pionnier à hélice de surface, créé avec l’ingénieur Giulio Alfieri, le futur et charismatique dirigeant de Maserati. Toujours en avance sur son temps, Guido Abbate va aussi dessiner, dès 1949, les premiers racers italiens à carène à « trois points », dont deux pour les champions Ezio Selva et Oscar Scarpa et un pour le pilote français Louis Delacour. Leur succès confirme vite la réussite du petit atelier au plus haut niveau. En février 1953, le racer Laura piloté par Mario Verga bat le record du monde de vitesse à plus de 226 km/h. Il est doté, excusez du peu, du même moteur d’usine Alfa Romeo que la monoplace de Formule 1 de Juan Manuel Fangio, champion du monde en 1951. Guido Abbate, excellent pilote lui-même et doté d’un instinct très sûr pour déterminer, empiriquement, les meilleures formes d’une carène, produit alors des bateaux pour les grands champions de son temps. Guido enregistre aussi ses propres records au volant des puissants runabouts de tourisme de sa fabrication, destinés à la riche clientèle, en grande partie milanaise, en villégiature dans les belles propriétés du lac. En 1958, aux commandes d’un Abbate « de série » propulsé par deux prestigieux V8 Cadillac, il conquiert le record mondial de la catégorie à plus de 115 km/h, une performance tout à fait exceptionnelle pour l’époque. Cet exploit parachève l’établissement de sa signature parmi les plus prisées d’Italie et de plusieurs pays d’Europe, dont la France où l’importateur exclusif des années 1960 est basé à Golfe-Juan. Son catalogue s’enrichit d’une gamme courante basée sur quatre à six modèles déclinés en longueurs différentes avec différentes variantes de finition à la demande qui n’ont rien à envier aux fameux Riva.

L’apogée de la production des Abbate classiques en bois verni se situe vers la fin des années 1960, lorsque la plupart des petits chantiers traditionnels d’Europe et des Etats-Unis doivent affronter l’imparable déferlante de la construction en fibre de verre. Les trois fils de Guido, jeunesse oblige, ne doutent pas de l’urgence de l’abandon de l’acajou que le patriarche refuse tout net, sans discussion possible. Il faudra donc attendre que ce dernier prenne sa retraite au début des années 1970 pour voir ses successeurs faire briller de nouveau, chacun à leur manière, le nom d’Abbate. Le trio fraternel n’en exprimera pas moins toujours une admiration sans limite pour l’œuvre paternelle. L’aîné Tullio, né en 1944, était naturellement promis à la reprise du chantier d’origine. De ses souvenirs d’enfance, il a raconté qu’il ne perdait jamais une occasion de se glisser dans les ateliers de Guido pour y observer son héros en action dans les senteurs mêlées de bois, de colle et d’essence : « Mon père créait des Stradivarius en acajou, une quinzaine par an, tout au plus. C’était lui, le génie de la famille » dira-t-il plus tard. Pour sa part, Carlo « Chicco », né en 1945 – un an après Guido -, et de nature discrète, sera toujours étroitement associé au développement des entreprises nautiques que ses frères vont faire prospérer, toujours dans un hommage explicite à la génération précédente. « Avec Papa Guido, nous étions habitués à travailler du lundi au dimanche, et pour ce qui était des vacances, nous avions droit au jour de Noël, quand tout allait bien. Il nous a transmis, entre autres, cette énergie et cette passion du travail bien fait« . Bruno, le cadet né en 1951, a fondé sa propre marque de bateaux en 1978 et, à son tour, n’a jamais tari d’éloges : « Mon père fut l’un des grands pionniers du motonautisme moderne« 

Place aux jeunes

Une fois Guido retraité, la fratrie Abbate s’est lancée dans la bataille du motonautisme, Tullio, l’aîné, s’octroyant un peu d’avance en reprenant, dès 1975, le chantier paternel initial, à Tremezzina, au bord du lac. Nous y reviendrons un peu plus loin.

Bruno, le plus jeune, s’est installé, quelques années plus tard, à une dizaine de kilomètres de là, en altitude, sur le plateau qui relie l’Italie à la Suisse, en direction de Porlezza et du lac de Lugano. Il y a développé un chantier moderne sous son nom, ainsi que sous la marque « Primatist » pour produire aussi bien des unités de luxe, habitables et rapides, que des coques de course. Au plus fort de l’activité dans les années 1980 et 1990, ce furent ainsi des centaines de bateaux siglés « Bruno Abbate » qui sont descendus de la montagne vers les lacs et les mers de nombreux pays. À lui seul, le modèle Primatist 23′ aura été vendu à plus de 750 exemplaires, tandis que la compétition assurait à l’entreprise une enviable présence médiatique et publicitaire, en particulier après la victoire d’un offshore Primatist au championnat d’Europe de Classe 1 en 1987. Le palmarès de Bruno Abbate ne va donc cesser de s’allonger d’année en année, jusqu’en 1996 et un record du monde du kilomètre lancé à plus de 216 km/h, propulsé par un moteur Maserati. Un an auparavant, le chantier avait lancé une gamme baptisée G., de 25, 29 et 33 pieds. Ce G. signifiait « Guidino », l’un des fils de Bruno, petit fils du fondateur, et porteur de son prénom dans un élan de continuité. Puis, avec son autre fils, Marco, architecte et designer, Bruno s’est rapproché de Sergio Pininfarina, entrant ainsi en collaboration avec la grande firme turinoise pour divers projets de yachts de plus grande taille. C’est également dans le périmètre de ses usines que Bruno Abbate a lancé, dès 1991, la réalisation d’un musée Guido Abbate qui présente une importante collection de bateaux de compétition historiques.

L’aîné fait la course en tête

Guido devenu retraité en 1975, Tullio a assuré sa succession à la tête de la maison fondatrice avant de la développer considérablement. La suite est bien connue des annales du motonautisme international avec une succession de victoires (plus de deux cent cinquante) et de records, le dernier battu en 1997 à Campione d’Italia à plus de 223 km/h de moyenne. Et quand ce n’était pas Tullio lui-même aux commandes, sa signature, devenue une marque célèbre, a été apposée sur les flancs d’une vaste gamme de bateaux racés, comme celui que le grand écran va révéler, en 1983, à des millions de spectateurs. L’action se passe quelque part en Méditerranée, au large des côtes françaises. Un offshore lancé sur mer calme par beau temps est suivi de près par un hélicoptère calé dans son sillage. Un homme à la carrure athlétique se tient debout, au-dehors, sur le patin droit de l’appareil qui s’approche au ras des flots. Sur le bateau, on peut lire la signature « Tullio Abbate » dans une couronne de lauriers et un grand « Mister Nicolas » sur les flancs. L’homme saute sur le bain de soleil et arraisonne l’unité, l’arme au poing. Jean-Paul Belmondo vient d’exécuter une des cascades de son répertoire dans Le Marginal. Le bateau de cette scène d’anthologie s’appelle Mister Nicolas. Cet Abbate Offshore 36′ a été prêté pour le tournage par un certain Alain Prost, champion du monde des pilotes, qu’il l’a commandé spécialement pour fêter la naissance de son fils Nicolas. Pour tenter de brosser le portrait de Tullio, on pourrait avancer que tout est là, ou presque, en quelques minutes d’images fortes, la vitesse, la course, le risque, des bateaux ultra-affutés, des stars de la jet-set, une clientèle d’amis fidèles et de connaisseurs exigeants sans oublier la présence constante du Gotha de la Formule 1, admiratif de son talent. On ne compte plus les champions qui, de Niki Lauda, Jacky Ickx, Gilles Villeneuve, Didier Pironi, à Nelson Piquet et Keke Rosberg, ont signé le livre d’or de Tremezzina après avoir foncé sans modération sur le lac. Ayrton Senna a même donné son nom à une version spéciale du Mito 42’. Avec sa faconde conquérante et son humour habituel, Tullio plaisantait à évoquer son pouvoir de séduction, tout comme celui de ses « Ferrari des mers » : « Avec le son de mes bateaux, j’ai envoûté aussi bien Herbert von Karayan que Madonna et Diego Maradonna !« 

Pour le plaisir

En dépit de son caractère bien trempé et d’une autorité naturelle, Tullio se plaisait vraiment dans la compagnie des autres, et pas seulement des stars. Jamais blasé ou distant, ce francophile pouvait se rendre facilement à Monaco ou sur la côte d’Azur pour intervenir sur un bateau de client. Il savait compter sur son fidèle correspondant local, Maurice Marth, basé à Grimaud (Var), une de ces compétences de l’ombre sans lesquels les amateurs de vitesse seraient fort démunis en cas de souci mécanique, surtout le week-end : « Tullio était incroyablement disponible, toujours partant pour résoudre un problème, trouver la solution juste. Un Abbate, c’est un bateau de pur plaisir et Tullio aimait, par dessus tout, faire plaisir« .

Du plaisir, l’aîné des Abbate en a apporté à une foultitude de passionnés anonymes de sa série « Sea Star », produite à plusieurs milliers d’exemplaires en de nombreuses déclinaisons pendant une trentaine d’année, comme une sorte d’indémodable Porsche 911 nautique. Son chantier a aussi collaboré avec le grand designer automobile Giugiaro, créé des offshores de grand tourisme, puis lancé sa gamme Mito des années 1990 et 2000, de 33 à 45 pieds. En hommage à son père Guido, Tullio a également tenu à créer un nouveau Villa d’Este (le Special de 32 pieds), avant de disparaître en 2020. Cette unité de luxe rappelait l’âge d’or des runabouts en acajou dans son écrin de bois vernis cachant les solutions techniques les plus récentes.

Le mot de la fin reviendra à la jeune génération d’aujourd’hui, huit décennies après la création du premier chantier Abbate de plaisance par Guido en 1946. Son petit fils Tullio Jr., qui a repris le flambeau après le décès de son père, n’a pas manqué de saluer aussi la mémoire de son oncle Carlo, dit Chicco, le second fils de Guido qui a su apporter sa pierre aux édifices du clan Abbate sans jamais attirer sur lui la lumière des médias. « Il était véritablement le sage de la dynastie, à la différence de mon père et de mon oncle Bruno, toujours tentés par le démon de la compétition. Avec son calme et sa bonhommie, il incarnait parfaitement, à nos yeux, l’image du père de famille« , dira Tullio Jr. aux obsèques, en 2025, de ce cher parent moins connu. De fait, après avoir tenté, lui aussi, la compétition dans les années 1960, Chicco avait vite compris que sa place était ailleurs qu’au volant d’un racer, à la différence de ses frères, mais aussi de la génération suivante, avec un Tullio Junior, champion du monde d’endurance et vainqueur de l’une des toutes dernières éditions des 24 Heures de Rouen. Se partageant entre les podiums et la gestion du chantier, il incarne la continuité très italienne de cette saga familiale, comme en témoigne le lancement de son nouveau modèle « Miss Villa d’Este », un classique revisité dont le parcours, commencé dans les années 1950 avec Guido, s’est poursuivi avec son père Tullio.

Pour mémoire, rappel des dates de cette dynastie de constructeurs :

-Guido Abbate : 1913-1988

-Tullio Abbate : 1944-2020

-Carlo « Chicco » Abbate : 1945-2025

-Bruno Abbate : 1951-2008