Domenico Rocca et ses fils, Les trois mousquetaires de la plaisance
Un père et ses deux fils ont fait d’un modeste constructeur de canoës en bois installé à Vitry-sur-Seine, aux abords immédiats de Paris, le leader français de la production motonautique française en développant, très tôt, une gamme de bateaux, d’abord en bois, puis en s’imposant comme pionniers de la construction en série de coques en polyester.
Dans sa jeunesse, Domenico Rocca a appris le métier de tonnelier dans la vallée de Comino, à mi-distance de Rome et de Naples. Il a dix-neuf ans lorsque Mussolini et ses chemises noires prennent le pouvoir dans la capitale italienne. L’année suivante, en 1923, sa femme Maria et lui décident de quitter définitivement leur pays pour rejoindre la banlieue de l’est parisien où de nombreux compatriotes se sont installés, par vagues successives, depuis la fin du XIX° siècle. Pendant toutes les années 1920, ils seront des millions d’autres Italiens à s’établir comme ouvriers dans une France à la démographie saignée par la Première Guerre mondiale. Les débuts de Domenico Rocca près de Paris nous parlent d’un temps où les hélices d’aviation étaient de savantes réalisations en bois vernis. Le talentueux jeune immigré transalpin décroche son premier emploi aux Établissements Lucien Chauvière de Vitry-sur-Seine, très réputés dans le secteur exigeant de l’aéronautique, alors en plein essor. La firme produit principalement des hélices, sans négliger son petit département nautique avec ses jolis canoës de rivière. Dans cette période, les hydroglisseurs – des canots automobiles à faible tirant d’eau propulsés par hélice aérienne – sont également en vogue, portés par l’expansion de l’Empire colonial français. Ces engins sont surtout destinés à pénétrer en profondeur le continent africain par ses grands fleuves. Chauvière construit des prototypes pour le compte d’inventeurs un peu aventuriers, alléchés par la perspective d’importants marchés soutenus par l’État. Ce sera, pour Domenico Rocca, remarqué pour son excellente maîtrise du travail des hélices, le premier contact avec l’univers du bateau, qui l’enthousiasme aussitôt. Avant la fin de la décennie, cet artisan indépendant dans l’âme a déjà quitté son emploi et monté son propre atelier de menuiserie dans un modeste local, sans toutefois quitter sa commune d’accueil de Vitry-sur-Seine à laquelle il restera toujours fidèle.
1930-1950 : Du canoë au dinghy hors-bord en acajou
Dans les années 1930, la construction de canoës vient compléter les commandes de menuiserie qui vont vivre la petite famille Rocca qui compte désormais quatre membres, après la naissance de deux fils, Louis et Oreste. Après la Libération, une moyenne de trois unités sort chaque jour de l’atelier qui se dote d’une marque commerciale et d’un graphisme distinctif dès 1947. À la fin des années 1940, une vingtaine de personnes œuvrent dans des locaux qui ont dû déjà être agrandis une première fois. La gamme de Domenico évolue progressivement par l’adjonction d’une voile puis par la modification de l’arrière d’un canoë pour le doter d’un tableau et d’un petit monocylindre Monet-Goyon à refroidissement par air. C’est le premier Rocca à moteur et les clients en redemandent. Les premiers vrais dinghies ne tardent pas à sortir, munis de hors-bords Lutetia de 10 ch. puis 22 ch.
Rocca débute en compétition avec Oreste dès 1950 dans la catégorie 500 cm3. Il est alors opposé à des concurrents équipés en majorité de coques de Saever. Cette toute première course du jeune Rocca est due à l’insistance d’un organisateur d’un championnat de France pour étoffer son plateau. Contre toute attente, Oreste l’emporte en battant des pilotes chevronnés alors qu’il n’a pas encore de licence de pilote. Sportivement, cette première victoire lui est confirmée malgré ce sérieux vice de forme. Ce succès encourage Domenico à dessiner spécialement une coque de course qui permet à Oreste de battre son premier record du monde dès 1952 en 1000 cm3. Père et fils forment vite un tandem imbattable. Le chantier de Saever disparaît en 1953, et, bien que l’affaire soit reprise par Matonnat, cesse d’exister. Le chantier de Vitry-sur-Seine se saisit de cette chance inespérée pour récupérer bientôt une grande part de sa clientèle sportive. Pour la plaisance familiale et abordable à moteur hors-bord, le catalogue Rocca s’étoffe vite avec de nombreux modèles en bois jusqu’à 5 mètres et propose même un premier cabin-cruiser découvrable.
1950-1970 : L’irrésistible ascension du polyester
Les conflits de génération n’épargnent pas les tenants du chantier Rocca. Domenico tente de résister à la pression de ses fils, Louis le technicien et Oreste le pilote, pour tenter l’expérience de la construction de bateaux en polyester. Mais, il cède, et dès 1953, il octroie à Louis une surface de travail pour avancer dans la connaissance de cette nouvelle technique prometteuse. Ses premières coques prototypes ne sont pas commercialisées mais testées dans des spectacles nautiques d’inspiration américaine, tels que gymkhanas, sauts au tremplin, passages sur des ilots ou traversées de flammes, etc. Les nouvelles coques en polyester de Louis encaissent sans dommage des chocs qui auraient immanquablement brisé les versions en acajou. La décision est prise par Domenico, à contre-cœur : le plastique a gagné. En 1954, la surface totale des ateliers est portée à 4 000 m2 couverts et les premiers dinghies en plastique de production sont des versions hybrides qui conservent un pont en bois. Dès l’année 1957, le chantier produit déjà 1 500 unités, avec 300 m3 de bois, 15 tonnes de vernis et peinture, 80 tonnes de résine, 70 tonnes de tissu de verre et 5 tonnes d’accastillage… Chaque prototype, toujours signé Domenico Rocca, est dessiné, réalisé en maquette, puis en bois grandeur nature pour créer le moule. Louis travaille à la technique de construction et à l’organisation de la production où tout ou presque tout est fait main, le dépôt des strates de tissus dans le moule et leur imprégnation de résine. En 10 ans, Rocca constitue un réseau commercial de 120 concessionnaires en France tout en étant représenté en Italie, Belgique Suisse et Allemagne, de quoi exporter plus d’une centaine de bateaux chaque année.
Le chantier doit, en partie, sa réussite à la brillante carrière sportive d’Oreste, l’un des pionniers des courses sur coque en plastique. Son impressionnant palmarès dans plusieurs catégories hors-bord très compétitives va faire beaucoup fait pour établir la renommée de Rocca. Des centaines de trophées décorent son bureau à Vitry : Recordman du monde de vitesse à plusieurs reprises (1953, 1955 et 1956), Champion de France (1953, 1955 et 1957), Champion d’Europe (1957, 1960, 1964) et vainqueur du Grand Prix de Monaco en plusieurs catégories en 1956, 1957, 1958, 1959, 1960.
A la fin de la décennie 1950, Oreste accomplit également des exploits motonautiques dans le cadre des émissions-jeux culte de Pierre Bellemare et Jacques Antoine « Télé-Match » puis « La Tête et les Jambes» devant des millions de téléspectateurs aux heures de grande écoute. L’influence de ces passages répétés à la télévision va être considérable sur la popularité de la marque – et au delà – sur toute la croissance du motonautisme de plaisance, servie par les savoureux commentaires en direct de Roger Couderc, un autre champion pour captiver les audiences.
Oreste, c’est le beau gosse qui sait toujours rester modeste malgré ses succès et la réussite du chantier. Il collabore activement avec son frère Louis à la mise au point des modèles en polyester dont il est l’efficace pilote d’essais. Il aime la fête et les belles voitures américaines de luxe ou sportives italiennes sans jamais négliger ses engagements au sein de l’entreprise. Et, il est très fier de son jeune fils Patrick qui, dès 1962, s’engage à son tour en course, officiellement, grâce à une dispense exceptionnelle de permis qui n’est pas sans lui rappeler ses propres débuts.
Entre 1960 et 1963, le chantier de Vitry-sur-Seine emploie une centaine d’ouvriers pour produire quotidiennement une quinzaine de coques. Dès le mois de février, cinq à six cents bateaux terminés sont stockés en prévision des commandes de la saison de printemps-été.
Ainsi, rien qu’en 1963, les Rocca livrent plus de trois mille unités en plastique, du canoë au San Remo, ce qui en fait le plus grand chantier de plaisance de France. Le grand développement du chantier se situe dans ces années-là, requérant une augmentation des surfaces de production mais aussi des halls de présentation et des bureaux. Les trente-huit modèles du catalogue ne tiennent plus dans la petite salle existante. En 1965, Oreste parvient à réunir les autorisations pour lancer la réalisation d’un nouveau bâtiment ultra moderne et d’esthétique d’avant-garde de 1 500 m2 sur trois niveaux, un exemple d’architecture très lumineuse et représentative d’une période optimiste. Son inauguration en 1966 par Roland Nungesser, futur ministre de la Jeunesse et des sports, a lieu symboliquement peu après les Six Heures de Paris et voit l’invitation des 170 agents que compte alors le réseau Rocca.
Parmi les nombreux modèles qui ont bâti la réussite commerciale de la marque, trois ont particulièrement marqué l’avènement définitif du polyester et ont en commun la mise en avant de la pratique du ski nautique, alors très à la mode. Le rapide et agile « Ski Flash » de 4,30 m, inspiré d’une production américaine, va rester en production de 1964 à 1970. Le
« San Remo » de 5,20 m connaît, lui aussi un grand succès au milieu des années 1960 avec ses deux petits ailerons qui pointent vers le tableau arrière, évocation des belles voitures américaines du temps. Le « Sabre » de 4,35 m, quant à lui, est doté d’une efficace coque en V et d’aménagements soignés pour une unité de cette catégorie modeste. Le plastique teinté en blanc ou en bleu permet de satisfaire un large éventail de clientèle.
1970-1980 : Une décennie marquée par le changement
Se faisant fort de proposer toujours un grand nombre de modèles, Rocca adapte aussi à sa production les grandes tendances du design des années 1970 qui touchent aussi bien le mobilier que l’automobile ou les bateaux. Ces années-là constituent une période charnière de l’histoire des sociétés industrielles, marquée par de profonds changements techniques, esthétiques et culturels, sans parler des bouleversements provoqués par les chocs pétroliers de 1973 et 1979. Le design des « seventies » est immédiatement identifiable avec une dominante de lignes anguleuses, de coloris vifs et de matières teintées pour les vitrages.
À Vitry-sur-Seine, les coques à moteur hors-bord forment toujours le gros de l’offre qui ne néglige pas pour autant les version in-board, d’autant plus que les embases Z-drive ont rendu moins coûteux le montage des moteurs souvent d’origine automobile. L' »Impala » de 4,75 m est ainsi proposé aussi bien avec moteur amovible que doté d’un moteur intérieur et d’une embase. La croissance du marché de la plaisance s’accompagne d’une montée progressive en gamme avec l’arrivée de classes plus aisées. Les nouveaux modèles phares des années 1970 ont pour nom Cougar, Comet ou Mirage et poursuivent les programmes précédents dans des longueurs de moins de 5 mètres. Plus ambitieux, l »Islero » est un inboard à cabine aux lignes dynamiques de 6,80 m, tandis que le plus accessible « Jarama » de 4,80 m entend lui aussi surfer sur la réputation sportive de la marque. Pour renforcer les ventes et faire rêver, Oreste puise volontiers dans le répertoire des noms de modèles de chez Lamborghini. Cependant, au tournant de la décennie 1980, Rocca peine à renouveler sa gamme alors que les importations américaines excellent dans l’apport de nouveautés, sans parler de la progression constante d’autres chantiers français comme Jeanneau et Bénéteau.
1980-1995 : Une marque en déclin sous le feu de la concurrence
Le secteur du nautisme en général subit aussi de plein fouet les crises pétrolières, immobilières ou financières qui se succèdent. L’élan qui soudait le clan familial s’essouffle de même. Domenico disparaît en 1983 alors que l’entreprise est dirigée par Oreste. En 1985, malgré des conditions de plus en plus difficiles, Rocca peut annoncer la livraison de son 100 000 -ème bateau. Mais, Oreste quitte la direction en 1988 alors qu’un premier repreneur s’est manifesté pour tenter de relancer l’affaire. L’opération n’est pas un succès et le chantier, placé en redressement judiciaire en 1990, puis cédé au groupe immobilier Sagir l’année suivante, dépose le bilan en 1991. Commence alors, pour cette marque Rocca qui représente encore une valeur potentielle, une errance géographico-financière qui la mènera jusqu’à la Rochelle et la disparition. Accor Composites échoue à la relancer en 1993, ce que tente le groupe anglais Duncan avant de jeter l’éponge à son tour en 1995. Le nom de Rocca entre alors dans le domaine des souvenirs historiques chéris des amateurs de motonautisme « vintage ». Ce n’est qu’en 2021 que le logo rouge refait surface au Salon Nautique de Paris avec la sortie d’un nouveau « San Remo » en composite, un open hors-bord de 7 mètres réalisé par le chantier tunisien Faryacht et distribué par Stéphane Jaubert. La tentation de faire revivre des gloires du passé, un temps oubliées, est alors assez répandue dans les milieux nautiques et automobiles. Mais, le succès n’est jamais garanti. Les temps changent et l’on ne revit jamais deux fois une même aventure. Rocca reste donc, à jamais, un exemple de réussite familiale exceptionnelle, portée par la croissance des Trente Glorieuses et l’énergie conquérante de Domenico, Louis et Oreste. Ce dernier, en particulier, n’est pas près de raccrocher son casque de champion dans les souvenirs en noir et blanc de tous les passionnés.
Gérald Guétat
Conseil de lecture :
Les amateurs de motonautisme classique trouveront plaisir à se plonger dans l’ouvrage très complet et richement illustré de Valère Gaussen, Rocca, la légende française du motonautisme, écrit avec la complicité de Patrick Rocca en 2016, disponible chez Sophia éditions (www.sophia-editions.com).