De traversée de la Manche au tour du monde
« Un grand bord vers les Scilly ». En 1977, à l’occasion du lancement de son Huit Mètres, le jeune chantier naval Kelt Marine s’offrait des pages de publicité dans les magazines nautiques barrées par ce slogan audacieux. Il s’agissait à la fois de vendre du rêve avec une destination mythique et de proposer le voilier de haute mer adapté à cette aventure. C’est que pour le plaisancier ordinaire, la traversée de la Manche constituait autant un petit exploit personnel, qu’une audace et un badge de vrai marin. Le caboteur amateur se muait soudain en capitaine courageux, en skipper capable de quitter les côtes de vue,
Certes, les Moitessier, les Janichon-Poncet ou les pionniers de la Whitbread, la première vraie course autour du monde, tous auteurs d’exploits surhumains, avaient aiguillonné les passions, stimulé les imaginations et peut-être montré la voie à quelques poignées de téméraires. Mais les marins du dimanche se pensaient à des années lumières de telles entreprises.
Certes, des familles avec de jeunes enfants avaient réalisé des traversées stupéfiantes et montré que le dicton des pontons – « Lorsque l’enfant paraît, l’horizon disparaît » – ne saurait constituer une fatalité. Dans les années soixante-dix, les Swale doublaient le Cap Horn sur un catamaran de neuf mètres avec deux enfants à bord. France Guillain signait un best seller sobrement intitulé : « Le bonheur sur la mer », dans lequel elle contait sa vie de famille au fil des milles et des escales du bout du monde. Les Saunders rentraient de Rhodésie (le Zimbabwe aujourd’hui) en Angleterre avec leurs quatre enfants, à bord d’un voilier de dix mètres. Ces récits enfiévraient peut-être les barreurs de petit temps. Ils ne leur donnaient aucune envie d’imitation, tant était grand le fossé entre ces originaux et eux-mêmes, qui aimaient s’aventurer en mer tout en gardant les pieds sur terre.
Pour ceux-là, les îles Scilly, que les Français ne parviennent pas à désigner par leur vrai nom de Sorlingue, représentaient déjà un but lointain, autant qu’un certificat de bon marin. Ce chapelet de cailloux granitiques s’efforce de grignoter l’Atlantique tout en prolongeant les côtes de la perfide Albion. Il héberge des phoques et des palmiers, des brumes et des courants. Son accès, certes balisé, exige de la rigueur et de la précision, à une époque où compas de relèvement et règle Cras permettent seuls de se situer sur la carte marine en papier.
Il y a ceux qui ont « fait » les Scilly et les autres
Dans les ports français de Manche et d’Atlantique, il y a, à l’époque, ceux qui « ont fait les Scilly », et les autres. D’où la publicité de Kelt Marine.
En Méditerranée, de même, il y a ceux qui ont osé la Corse ou les Baléares et ceux qui se contentent de Porquerolles ou des Calanques.
Les plus audacieux des rêveurs de ponton risquaient l’Irlande, parée de toutes les séductions mais d’autant de dangers, entre les coups de vent levés par les dépressions en chapelet et les côtes dangereuses battues par les grandes houles. Encore une fois, le chantier Kelt Marine l’avait compris et en avait tiré une autre de ses publicités.
Les mêmes s’élançaient aussi vers la Galice, tout au bout du nord de l’Espagne, avec la traversée du redouté Golfe de Gascogne à la clé. La radiogoniométrie aidait, en principe, à se situer au large, hors de vue de toute côte. Dans la réalité, par peur de rater la pointe nord-ouest de la péninsule ibérique, on décidait souvent de mettre le cap plein sud jusqu’à trouver les hautes falaises de la côte des Asturies, puis de longer ces rivages intimidants jusqu’à trouver la grande rade de la Corogne.
Mais au retour, en Vendée ou ailleurs, ceux qui avaient « fait » l’Irlande ou la Galice n’avaient certes pas le droit de porter la boucle d’oreille ou de pisser au vent comme de vrais cap-horniers. N’empêche, ils appartenaient à une autre caste que leurs voisins de ponton plus timides. Ils avaient osé le grand large.
Et puis les années quatre-vingt sont arrivées, les bateaux ont grandi, les ambitions aussi. En 1986, un géant de la croisière nommé Jimmy Cornell eut l’intuition que les plaisanciers à voile voulaient élargir leur programme, repousser l’horizon. Il proposa donc une formule d’un nouveau genre : une traversée de l’Atlantique qui ne serait ni une course de professionnels ni une simple croisière. Avec l’Atlantic Rallye for Cruisers, vite connu sous le nom d’ARC, il offrait au marin du week-end à la fois la rassurante formule d’une traversée en flotte, avec suivi de chacun des bateaux, un très sérieux cahier des charges en matière de sécurité et des conseils en tout genre dans la préparation d’une vraie navigation hauturière. Le succès fut immédiat avec plus de deux cents inscrits dès la première édition.
Dans les années quatre-vingt-dix, puisque la « transat » était désormais à la portée de tous, jeunes couples, familles avec enfant et bandes d’amis inventèrent un nouveau mode d’évasion : le tour de l’Atlantique. Une année sabbatique suffisait pour descendre aux Canaries puis au Cap Vert, gagner les Antilles par les alizés pour revenir par les Bermudes et les Açores, en contournant l’anticyclone.
Dans les marinas, il y avait désormais les Atlanticos et les autres
Plusieurs inventions facilitaient grandement ces projets qui, dix ou vingt ans plus tôt passaient, encore pour des tribulations réservées à des experts. Outre la taille des bateaux, qui dépassait désormais couramment les dix-mètres, la généralisation des voiles d’avant sur enrouleur et l’apparition des positionneurs par satellite permettaient à des gens de tous âges et de toute condition physique, comme à des parents accompagnés de très jeunes enfants, d’imiter Christophe Colomb. Dans les marinas, il y avait désormais les Atlanticos et les autres.
Les années deux-mille, marquées par l’envol irrésistible des catamarans, transformaient une simple vogue en une grande vague. Manche, Golfe de Gascogne ou mer d’Alboran n’étaient plus désormais que des étapes quasi-banales sur la route du soleil.
Le GPS, le téléphone par satellite et la cartographie électronique, permettaient d’étendre le domaine de la fuite.
Évolution logique, en 2008, Cornell proposa le World ARC, rien moins que le tour du monde, encadré comme sa transat. L’affluence fut moindre, forcément, mais elle ne fit que grossir au fil des années. Et tout comme la traversée de l’Atlantique un quart de siècle plus tôt, ce tour du monde en flotte montra la voie. La route est connue : Canaries, Cap Vert, Antilles, Panama, Galapagos, Marquises, Polynésie, Nouvelle Calédonie, Australie, Ile Maurice, Afrique du Sud, Sainte Hélène, Antilles, Açores et côtes Européennes.
Avec l’arrivée des constellations de satellites comme Starlink, qui installe à bord l’Internet à haut débit et fournit des images radar des perturbations en temps réel, avec les différentes intelligences artificielles qui autorisent des routages d’une précision stupéfiante, avec la facilité d’usage et la stabilité des catamarans modernes, tous équipés de winches électriques, de dessalinisateurs et de congélateurs, une nouvelle génération de circumnavigateurs démystifie le tour du monde.
Parfois étonnament novices au départ, parfois d’un âge canonique, souvent accompagnés d’enfants, ces voyageurs du XXIème siècle accomplissent leur grande boucle en toute sérénité. Ils partent pour des navigations à durée déterminée, avec des plans d’investissement soigneusement élaborés. Ils évitent ainsi de se trouver en détresse à leur retour. Ils planifient leur tour du monde comme s’il s’agissait d’une étape de leur existence, voire d’une condition pour réussir sa vie.
Des chantiers l’ont bien compris. Ces constructeurs proposent des formules de financement incluant la revente du bateau en fin de tour du monde et un accompagnement technique tout au long du voyage. Mieux, ils créent des communautés de propriétaires qui s’échangent conseils, expériences et bons plans.
Cinquante ans après le « Grand Bord vers les Scilly », le mantra de ces fabricants pourrait être : « Un grand bord autour du monde. »
Olivier Péretié