Runabout Frantz Liuzzi motonautisme artisanat Neuilly
Portraits

Frantz Liuzzi : « Entre Dior et Gordini »

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À partir de la fin des années 1940, un minuscule chantier est devenu synonyme de haute couture en matière de création de canots automobiles tout en amassant un palmarès sportif aussi fourni que le carnet d'adresse d'un yacht-club prestigieux. En une vingtaine d'années d'activité au plus haut niveau, la personnalité attachante de Frantz Liuzzi a marqué son temps.

Cette histoire nous parle d’un temps où de petites entreprises artisanales pouvaient encore prospérer dans un environnement résidentiel huppé, à deux pas de Paris. Lorsqu’en 1937, Frantz Liuzzi commence à construire de fins canöes dans son petit atelier du 9 de la rue Soyer à Neuilly-sur-Seine, il est loin d’imaginer la transformation radicale qui surgira de l’horizon au bout de sa rue. Sur l’autre rive de la Seine, « La Défense » n’est encore qu’une obscure statue commémorative de 1883 érigée sur un rond-point de proche banlieue. Il ne prévoit non plus qu’il produira, vingt ans plus tard au même endroit, des runabouts aussi rapides que luxueux pour des stars d’Hollywood comme Errol Flynn, le héros de l’Aigle des Mers et de Capitaine Blood. En effet, jusqu’à la fin des années 1940, ses fines embarcations se taillent, certes, une enviable réputation sur lacs et rivières en remportant de nombreux trophées, mais c’est le renouveau des sports mécaniques après-guerre qui conduit cet artisan surdoué à s’intéresser au motonautisme. Il se lance alors dans la confection de quelques runabouts de sport et de compétition et dès 1948, équipe ses premiers runabouts « France-Craft » de moteurs marins BPM, une manufacture italienne dans la lignée de l’excellence mécanique automobile transalpine. Quant au vocable « Craft », il est choisi pour immanquablement évoquer, dans l’esprit de la clientèle, le célèbre chantier américain Chris-Craft, alors premier constructeur mondial et référence rassurante. Cependant, à la différence des bateaux importés du Michigan, les coques en acajou verni signée Liuzzi sont issues d’une technique de construction très différente et plutôt rare dans le motonautisme sportif : le bois moulé. Pour l’atelier de Neuilly, cette mise en œuvre exigeante se situe dans la continuité de ses canöes, mais selon une méthode et des échantillonnages adaptés aux dimensions et aux contraintes subies par un runabout en course. L’assemblage des bordés collés en diagonale sur un mannequin retourné, quille en l’air, se fait donc, non plus en simple épaisseur mais en double ou en triple stratification. La coque est ensuite démoulée puis retournée pour être finie à l’endroit. Frantz Liuzzi dépose et obtient un brevet au milieu des années 1950 qui lui permet de revendiquer, sans modestie, l’originalité de son travail. Ses bateaux présentés sous la marque « Monocoque F.L. » sont modestement désignés comme étant – rien de moins – « les plus luxueux, les plus rapides et les plus robustes runabouts de sport du monde ». Dans cette libre époque de pionniers, personne n’a vraiment envie, ni, non plus, de bonnes raisons, de contredire le bouillant et sympathique pilote-constructeur parisien. En effet, son livre de bord ne cesse de se remplir d’une interminable liste de victoires et de trophées remportés par lui-même au volant ou bien par une poignée de fidèles clients qui se disputent les honneurs des podiums. S’y ajoute et non des moindres des moissons de records du monde de vitesse, homologués par l’Union Internationale Motonautique, plus de quarante-cinq officiellement battus entre 1950 et 1960.

Rendez-vous tout au fond de la cour

Vers le milieu de cette même décennie, la réputation de Liuzzi est donc solidement établie, en France comme en Italie, dans le petit cercle aisé des gentlemen drivers et des figures du monde des affaires qui s’offrent volontiers costumes et bateaux sur mesure pour la belle saison. Le charme du champion, héros de la scène motonautique parisienne, opère aussi sur la Riviera, en particulier à Cannes, au sein du très sélect MYYCA (Motor Yacht Club de la Côte d’Azur) mais aussi à Monte Carlo à l’occasion des manches de championnat qui s’y déroulent chaque année. Pour célébrer ces succès, Liuzzi crée même un modèle sportif baptisé « Prince de Monaco. Un Rainier III, très décontracté, se laissera d’ailleurs photographier, cigarette aux lèvres, en train de régler lui-même le moteur de son exemplaire personnel dans le port de la Principauté.

Chaque année, l’exposition des France-Craft et des Monocoque F.L. au Salon Nautique de Paris s’impose aussi comme le rendez-vous incontournable des célébrités et des amateurs fortunés qui recherchent exclusivité et performance. En 1953, « l’Aigle des mers » alias Errol Flynn, accompagné sa troisième femme, l’actrice Pat Wymore épousée à Monte Carlo en 1950, visite longuement le stand Monocoque F.L. pour passer commande d’un runabout de 5,50 m qui servira d’annexe à sa grande goélette Zacca, souvent mouillée à Cannes. Histoire de se familiariser avec l’objet de ses rêves, Flynn sera convié à prendre le volant d’un bateau de démonstration sur la Seine. Plus tard, le baron Marcel Bich, qui habite non loin, appréciera de venir en voisin jeter un coup d’œil averti à l’exécution de sa commande, un Star à moteur V6 BPM, avec lequel il naviguera en famille pendant ses vacances d’été sur la Côte d’azur. Même, le Président de la République René Coty ne manque jamais de venir féliciter l’affable champion, tiré à quatre épingles et rompu aux codes mondains. En plus de l’incontestable qualité de ses réalisations, son chantier bénéficie aussi d’une position géographique privilégiée à l’ouest de Paris, à une époque où la presse automobile basée dans la capitale est encore très friande de motonautisme. Compte-tenu de ses succès répétés, ce sont autant de reportages sur le fleuve ou dans l’atelier qui se termineront dans de bons petits restaurants pour habitués du quartier.

Quatre fois le prix d’une Citroën DS

En 1959, moins de vingt pour cent des foyers français possèdent une automobile. Que dire alors de l’achat d’un bateau à moteur, un vrai luxe. À quelques minutes des Champs-Élysées, la circulation clairsemée mêle encore héritage d’avant-guerre, progrès social et modernité, entre une imposante Delahaye de « richard », une agile 4 CV Renault ou une Buick rutilante… On se gare encore facilement au 9 de la rue Soyer qui abrite une activité improbable dans un environnement aussi bourgeois. Dans la cour située au pied de l’immeuble, les locaux de Frantz Liuzzi regorgent d’activité. Le maître des lieux a l’œil à tout et veille à l’avancement des tâches de quatre à six compagnons qui sortent de la cour de l’immeuble quelques unités par an. Non loin, on entend le cliquetis frénétique de la machine à écrire de la secrétaire. Son téléphone, Maillot 33-93, permet, en s’armant de beaucoup de patience, de joindre Cannes ou même Milan mais avec préavis, prélude à des heures d’attente. La TVA, crée en 1954, ne s’applique pas encore à des produits comme un Monocoque F.L. En 1960, un modèle de haut de gamme comme le Star 6 est facturé 3.900.000 de « vieux » Francs – le « nouveau » ne sera en circulation que trois ans plus tard. En comparaison, une DS Citroën flambant neuve vaut alors 930.000 F.

C’est dans ce contexte que le prestigieux magazine automobile Moteur va décrire l’homme comme la réunion, dans un même talent, d’Amédée Gordini aux innombrables victoires sportives et de Christian Dior, le visionnaire de la haute couture française. Citons ce morceau d’anthologie : « Un runabout signé Liuzzi se reconnaît à 200 brasses. Sa ligne, sa puissance et son confort constituent tout un programme que le souriant champion résume ainsi : faire un bon bateau dans une belle ligne. C’est lui qui, pratiquement, donne le ton de la mode chaque année. Il est le seul constructeur français à réaliser régulièrement un canot automobile pouvant battre tous les étrangers« . On ne saurait mieux dire. De fait, ses bateaux sont beaux, rapides, chers et rares.

Style Giulietta ou Cadillac, tout est fait main

On considère que le chantier n’aura produit que moins d’une centaine d’unités entre 1948 à 1967, année de la disparition de son fondateur à l’âge de 62 ans. A son apogée, sa gamme n’a jamais dépassé six à sept modèles, du petit Giulietta à moteur Alfa Romeo de 4,80 m jusqu’au Star 6 de 6,20 m et 255 ch.

Depuis son premier modèle de 1948 à tableau arrière classique, jusqu’aux appendices arrière du Star 6 façon Cadillac de 1958, par Frantz Liuzzi dessine lui-même toutes ses créations, les faisant évoluer au gré des nécessités techniques ou des tendances en vogue dans l’industrie automobile. Après les France-Craft à la poupe caractéristique en pointe de canoë qui ont fait jusque-là les beaux-jours du chantier au début des années 1950, les lignes générales du Star représentent un saut important vers la modernité sous l’influence des designers américains de l’automobile qui influencent tout autant les architectes du géant Chris-Craft. La « guerre des ailerons » qui fait rage entre G.M. et Chrysler outre-Atlantique ne manque pas d’avoir des répercussions en Europe chez les tenants du haut artisanat motonautique, jusqu’aux riches instrumentations du tableau de bord, au confort cossu et aux chromes généreusement distribués comme à bord d’une « belle américaine ». Pendant une vingtaine d’année, chaque Liuzzi est réalisé, à l’unité, entièrement à la main par une petite équipe, avec quelques infimes variations intervenant presque immanquablement d’un exemplaire à l’autre. Sans le prétendre, une telle coque devient donc, par nature, une pièce unique. Il n’en reste que peu en état de naviguer ou bien préservés en France, une petite vingtaine environ, aux mains d’une poignée d’amateurs passionnés par cet héritage hors du commun. Quelques beaux exemplaires sont entrés dans des collections privées, comme celle qu’abrite le « Petit musée du canot automobile » situé à la Teste-de-Buch, près d’Arcachon, ouvert au public en saison.

Soixante-ans après la disparition après la disparition de son créateur, cette production peu connue et jalousement conservée suscite encore beaucoup d’admiration.

Gérald Guétat