Jean Berret : Une trajectoire libre
« Pour réaliser la quille de ce bateau, nous avons versé dans un moule du plomb fondu que nous avions stocké dans des bouteilles. » On pourrait l’écouter des heures durant raconter la construction totalement amateur de son premier voilier. Parce qu’avec lui, tout paraît simple. Il donne l’impression d’avoir dessiné sa vie en douceur hors des carcans ou des moules, sauf ceux qu’il a su créer.
L’architecte naval Jean Berret a prouvé qu’on peut être l’architecte de sa vie. Enfant, il a dessiné une locomotive. Jeune adulte, il a dessiné des wagons Corail. Mais la ligne de chemin de fer était sans doute trop rigide pour devenir sa ligne de vie. Il a su transformer le hasard en nécessité, avec une bonne dose d’audace pour épicer le tout.
Ce fils d’architecte parisien semblait perdu pour les études. En classe de cinquième, ses résultats étaient si mauvais qu’on l’a « réorienté » vers un collège professionnel. Ce qui lui a permis de décrocher un CAP de menuiserie. Le paradoxe veut que le travail du bois qu’il adorait lui a redonné le goût de l’apprentissage intellectuel. A partir de là, tout lui a paru facile. Sauter des trimestres, entrer à l’école Boulle, intégrer les Arts Déco…
Dans le même temps, les premiers ronds dans l’eau à Fouras, au fond de la Baie de La Rochelle, l’ont conduit à suivre les cours de voile du Touring Club de France avec son père. Si bien que lorsque ce dernier a eu l’idée lumineuse d’acheter un Corsaire, le jeune Jean en savait autant, sinon plus que son géniteur. Et que très vite, entre deux régates, il a eu toute liberté de s’évader vers le large avec ses copains. Une école de voile et de vie irremplaçable.
Ce géant -il dépasse le mètre quatre-vingt-dix- aurait aimé dessiner des petits bateaux. Comme le Vaurien, qui lui a tout appris du vent et de la stabilité des carènes, ou que le fameux Corsaire qui lui a donné la passion du large et le démon de la régate. « J’admire énormément Jean-Jacques Herbulot, confie-t-il. Tout comme Philippe Harlé avec le Muscadet, il a su dessiner des bateaux extraordinairement simples. Et cependant, très marins. »
Jean Berret est lui aussi un grand architecte, et pas seulement par la taille, mais par l’audace et la créativité. Il est simplement trop modeste pour s’en vanter.
Avant de sagement consacrer ses premières années professionnelles au design industriel de pelleteuses, de balances, de sèche-cheveux, de fixations de ski ou de voitures de la sncf, le jeune passionné avait usé de son temps libre aux Arts Décos pour enfanter son premier voilier. Une unité en bois moulé -matériau qu’il maîtrisait grâce à sa formation première- de huit mètres, façonnée sous un abri de fortune dans le jardin de sa grand-mère avec quelques copains qui, comme lui, avaient cassé leur tirelire. Un concours de plans lancé par une revue nautique lui en avait donné l’idée, assure-t-il. Baptisé Bémol, le bateau entrait dans la jauge des courses de l’époque en catégorie « Quarter Tonner ». A peine sec, le bateau fut mis à l’eau sur la Seine. L’équipage de copains a rejoint Le Havre, puis Cowes, la Mecque de la Voile dans l’île de Wight. Il entendait disputer d’emblée la célèbre classique Cowes-Dinard. Ces garçons ne doutaient de rien. « Notre résultat fut pitoyable, le bateau n’était ni prêt ni rôdé, les soucis techniques se sont accumulés. » Mais l’expérience ainsi acquise fut sans égale.
Pourtant, ce Bémol ne fut pas un déclic. Jean s’était marié, le couple avait eu des jumeaux, il voulait les voir grandir ailleurs qu’à Paris. Et Jean naviguer plus. Sa carrière de designer industriel ne le comblait pas. L’audacieux a tout naturellement postulé pour une place au bureau d’études du chantier rochelais Quéré Paillard. Non seulement sa candidature fut retenue, mais il incarna le bureau d’études à lui tout seul durant deux ans… jusqu’à la faillite de l’entreprise.
Berret était à La Rochelle. Et au chômage. Un naufrage ? Loin de là. L’Assemblée Nationale venait de voter une loi accordant une année d’indemnités confortables aux sans-emploi. Si bien que le jeune designer en profita pour dessiner une nouveau huit mètres. Et le construire avec sa bande de copains et futurs équipiers, toujours dans un jardin, et toujours en bois moulé.
Cette fois, les choses sérieuses commençaient : en 1975, la France accueillait à Deauville le championnat du monde des voiliers habitables de huit mètres, la Quarter Ton Cup. Benèze (« à l’aise » en charentais) pur prototype de course, adapté à la jauge de l’époque (l’IOR) que son concepteur avait bûché avec acharnement, allait affronter le gratin mondial de la course-croisière. Long, plutôt large et léger, il osait s’inscrire à contre-courant des tendances retenues par les meilleurs architectes européens de l’époque. Parti par la route, ce petit navire n’avait jamais navigué avant de disputer sa première régate. Et s’il n’a pas gagné, il a terminé premier français et a marqué les esprits. « C’est à Deauville que j’ai vendu mon premier plan signé Berret » se souvient l’artiste.
Un nouvel horizon s’ouvrait. Et dès lors, tout s’enchaîna. Au sein du cluster rochelais de la régate, les plans Berret faisaient tourner les têtes. Lorsque la 3/4 Ton Cup s’est courue devant les tours de la cité charentaise, un dessin du jeune prodige baptisé Œsophage Boogie (sic) écrasait la concurrence et signait trois victoires de manche d’affilée. Las ! A l’époque, le GPS n’existait pas et une erreur de navigation dans la grande course le privait de la victoire.
Mais pas de la notoriété. Ce fut le deuxième tournant de la carrière du jeune architecte naval, désormais installé comme tel.
François Chalain, le patron des produits de Bénéteau,alors en pleine percée sur le marché de la voile de croisière, lui commanda une extrapolation du remarquable Œsophage Boogie. Ainsi naquit le First 35, vendu à des centaines d’exemplaires, et premier d’une lignée de superbes voiliers de série signés Berret. Grâce à l’argent qui lui rapportait ces créations produites à l’échelle industrielle, Berret continua de dessiner des prototypes redoutables. Puis il embaucha Olivier Racoupeau, un jeune voileux issu de l’aéronautique, qui facilita sa conversion à l’informatique. En 1994, il s’associa avec le jeune ingénieur au sein d’un structure devenue l’un des premier cabinets d’architecture navale français.
Toujours aussi passionné par le bois -son atelier au sous-sol de sa maison rochelaise en atteste- Jean Berret garde un œil acéré sur l’évolution de la voile, des carènes et des foils. Il n’a pas dessiné le Corsaire. Il en a juste porté l’héritage avec brio.
Olivier Péretié