Le Cours des Glénans, La voile en 10000 pages
La population augmente, le nombre de lecteurs diminue. Les livres sans cesse réédités et diffusés à des centaines de milliers d’exemplaires au long des décennies sont rares. La Bible tient toujours la corde, bien entendu. Mais un autre ouvrage de plus de mille pages revendique une place éminente tant dans les bibliothèques que dans le Guinness des Records. Presque un livre sacré aux yeux des passionnés, mieux qu’une encyclopédie pour les pratiquants, bien plus qu’un manuel scolaire pour les éternels apprentis du vent et des vagues, convoquons donc sur le podium le Cours des Glénans.
Fin 2024, sous une jaquette orange plastifiée, ce missel des plaisanciers est apparu dans les bonnes librairies avec cette mention : 9ème Édition. Remarquons d’emblée que ce manuel de mer si rigoureux ne recule pas devant les paradoxes : la page 1023, intitulée Bibliographie, énumère les « Dix éditions du Cours des Glénans » ! Et délivre cette affirmation liminaire : « De 1952 à 2024, le Cours des Glénans a fait l’objet de onze éditions successives, en comptant celle-ci. »
Serait-on là en présence d’une facétie à la Jerome K Jerome, dont le best-seller « Trois hommes dans un bateau » commence par cette phrase : « Nous étions quatre » ?
Quoi qu’il en soit, le lecteur du « Cours » est prévenu : la plus célèbre des écoles de voile naviguerait un peu dans le brouillard quant au nombre de ses rejetons de papier. Voyons de plus près pourquoi.
Enfant de la guerre et de la Résistance, le Centre Nautique des Glénans entendait panser les blessures d’une génération en lui apprenant la mer, le vent, la voile et l’horizon. Les pionniers de l’archipel enseignaient une pratique du bateau en même temps qu’ils en apprenaient eux-mêmes la théorie. En 1952 puis en 1954, leur savoir fut consigné sur des feuillets ronéotés qui sentaient l’alcool à brûler et résistaient très mal à l’eau de mer. Neuf ans plus tard, ces polycopiés devinrent la première véritable édition du Cours de navigation des Glénans. Les Éditions du Compas, dont l’adresse se confondait avec celle de la revue Bateaux, publièrent le tome 1 d’une œuvre en deux volumes qui devaient enfermer en près de 1200 pages mieux qu’un savoir sur la mer et les bateaux à voile, un regard et une approche sur ce qu’on n’appelait pas encore la plaisance.
Publié en 1961, le tome 1 se consacre entièrement à la découverte et à la pratique du « bateau léger », autrement dit, pour l’essentiel au dériveur et pour l’accessoire, au quillard de sport. Dans sa préface, un des génies qui ont converti la France à la voile écrit :
« La navigation à voile se développe en France d’années en années, mais plus nombreux encore seraient ceux qui s’adonneraient à ce sport si passionnant, si leurs premiers pas étaient facilités. Dans ce but, le Centre des Glénans perfectionne sans relâche ses méthodes d’enseignement et son organisation. »
Signé, Jean-Jacques Herbulot, le père du Vaurien, de la Caravelle, du Corsaire et de tant d’autres voiliers simples et marins, bons marcheurs et bon marché.
Ce premier Cour des Glénans comporte dix chapitres focalisés sur ce bel inconnu de l’époque : le bateau à voile de sport et de loisir. Nulle surprise qu’ils soient ainsi intitulés : 1/ Le bateau. 2/ La coque. 3/ La voilure et le gréement. 4/ Comment gouverner un bateau. 5/ La pratique du bateau léger. 6/ Les allures. 7/ Manœuvres. 8/ La sécurité (dans la pratique du bateau léger). 9/ Données pratiques (sur la coque). 10/ Données pratiques (sur les espars, la voilure et le gréement). Le tout illustré de centaines de dessins d’une clarté et d’une simplicité remarquablement pédagogiques.
Au tout début des années soixante, la marine de plaisance conjugue encore le bois pour la coque, le coton pour les voiles et le chanvre pour les cordages, même si le polyester s’apprête à envoyer ces nobles matériaux au musée des arts et traditions. Ainsi, dans le premier livre du cours des Glénans peut-on lire : « Un tissu, un filin, mouillés gonflent, leur longueur diminue. Une voile entièrement mouillée sera donc plus petite qu’une voile sèche. » Et la suite explique que le sèchage d’une voile trempée étant irrégulier, on sera contraint de l’étarquer -reprendre la tension de son bord d’attaque- tous les quarts d’heure ou toutes les demi-heures, mais que de vilains plis apparaîtront toujours, lui donnant ainsi l’aspect disgracieux d’un sac de toile. Tout une époque, qui semble plus proche de celle des grands voiliers de la marine en bois que de la nôtre.
Une star : Le bateau à voile
Les 725 pages du tome 2 du Cours des Glénans, publié en 1962, mettent le cap sur le large. Elles sont entièrement consacrées au bateau habitable et à la pratique de la navigation loin de la côte. Dans son avant-propos, un autre génie de l’architecture navale explique :
« (…) Une grande connaissance des isolés débutants et autodidactes, nous a permis de nous rendre compte à quel point l’acquisition de la science nautique est devenue plus difficile que l’acquisition d’un bateau. Nous avons donc envisagé pour cet ouvrage une diffusion extérieure aux Glénans et nous nous sommes par conséquent efforcés de lui donner un tour plus général, en évitant, autant que possible, les particularismes qui nous sont propres. »
Qu’en termes délicats ces choses-là sont dites ! Elles sont signées Philippe Harlé, pilier du Centre, rédacteur en chef du Cours, digne héritier de Jean-Jacques Herbulot, et père du Muscadet et de bien d’autres unités de légende.
De son côté, Philippe Viannay, grand résistant et fondateur avec son épouse Hélène, de l’école de voile -et de vie- bretonne écrit en introduction :
« Car ce jeu merveilleux, la croisière, ne s’improvise pas. Il est la synthèse permanente de plusieurs variables dont il faut avoir une exacte connaissance, tant en elles-mêmes que dans leurs effets réciproques. Leur méconnaissance ou l’incapacité de les harmoniser conduit à des accidents, parfois à des drames, drames d’autant plus lourds qu’ils sont presque toujours collectifs. Ces variables, ce sont le bateau, son état et ses possibilités ; l’équipage, sa compétence et son entraînement ; le dessin et le relief de la côte ; la visibilité immédiate et prévisible ; l’état de la mer ; le vent, sa force, sa direction et sa tendance ; les courants ; la nature propre à une mer donnée. »
Les neuf chapitres du volume s’attachent donc en priorité au bateau, avec les théorèmes et forces physiques en jeu (merci Archimède), à la technologie (les matériaux, leurs avantages, inconvénients et vieillissement, les procédés de construction des coques, les différents types de gréement, haubanage et cordages etc.), son entretien et la façon de le désarmer parce qu’on ne navigue pas l’hiver, avant de le réarmer au printemps. Mais ils abordent aussi la vie à bord, la manœuvre du bateau de croisière, la navigation (l’art de savoir où l’on est et où l’on va), avec un addendum sur la navigation astronomique au sextant, et se concluent audacieusement sur une « introduction » à la course-croisière.
Là encore, les dizaines de dessins sont conçus pour expliquer autant que pour rêver. Ainsi celui de la page 224 où l’on voit un Corsaire -l’un des plus petits habitables de l’époque- au large. La grand-voile est réduite, la mer est grosse, une crête s’apprête à déferler. Mais le vaillant petit navire trace sa route loin des côtes. De quoi enflammer l’imagination de la génération des futurs émules de Tabarly.
Notons que le ton de l’ouvrage, sérieusement pédagogique, ne s’interdit pas les échappées humoristiques. Ainsi ce paragraphe consacré à la sonde à main – un plomb garni de suif attaché au bout d’un fin cordage gradué de mètre en mètre : « Si le plomb remonte du sable, le fond est en sable. Si le plomb ne remonte rien… la ficelle est trop courte ! » Le bon sens même…
En revanche, les explications consacrées à l’art de « barrer à la lame », autant dire de diriger le bateau dans la mer formée sont à la fois un peu plus floues et franchement datées. En particulier, celle qui indique comment interrompre le « roulis rythmique » quand les grosses vagues viennent de l’arrière : « Secouez la barre d’un bord sur l’autre à un rythme rapide ». Précisons qu’à l’époque, les barres à roue sont rares, les carènes des voiliers de haute-mer étroites, profondes et lourdes, incapables de partir en survitesse. Le roulis est à ce point la malédiction générale qu’un dicton semble conçu pour consoler les pauvres marins aux estomacs délicats : « Bon rouleur, bon marcheur. »
Les deux premières éditions du Cours des Glénans sont ainsi le reflet et le témoin de leur époque. Leur ton hésite entre la foi du découvreur, la naïveté du novice et la rigueur du bon professeur. Les boumeurs découvrent avec ravissement la magie du dériveur léger. La voile est d’abord un sport. Quant à la croisière, elle est une pratique nouvelle, rustique et le plus souvent limitée à un cabotage plus ou moins étendu le long des côtes de France.
Au fil des huit versions suivantes, le Cours va se renouveler, s’adapter, se défaire de ses convictions un brin péremptoires et refléter à la fois l’époque et les nouvelles pratiques de la voile. La focalisation sur le bateau va s’estomper au profit d’une approche holistique d’une façon de vivre la mer et la voile. Laquelle passe entre temps du rang de passion magique à celui de loisir de masse.
La voile, un art de vivre
En 1972, le « Nouveau Cours de navigation des Glénans » publié au Seuil comme toutes les suivantes, est un beau volume relié qui réunit en un seul les deux tomes précédents. Fourmillant de dessins beaucoup plus élaborés, il introduit des photos en noir et blanc et insère de vraies cartes marines. Il introduit surtout un développement qui ne cessera de se perfectionner durant les cinquante années suivantes : la météorologie. Il annonce ainsi les évolutions constantes qui vont marquer les éditions de 1982, (Cours de navigation des Glénans), 1990 (Le Cours des Glénans), 1995 (Le Nouveau Cours des Glénans) puis 2002, 2010, 2017 et 2024 (Le Cours des Glénans), ces quatre dernières versions se présentant sous forme reliée, avec couverture souple imperméable, vendues au prix de 59 €, (62 € pour la plus récente), soit presque autant que les 395 Francs nécessaires pour acquérir l’édition de 1995.
Les tirages initiaux de chaque version atteignent 30 000 ou 40 000 exemplaires, ce qui les place instantanément au rang de best sellers de l’édition en France.
La place manque ici pour comparer les sommaires de toutes les itérations d’un enseignement de la voile qui n’a cessé d’évoluer.
Du moteur auxiliaire, expédié en deux paragraphes de l’édition de 1962, pour dire de ne surtout pas s’y fier, et objet d’un véritable manuel de manœuvre et de mécanique dans la 9ème édition, de l’art de la godille, pratique aussi ancestrale que magique, dont l’enseignement se réduit au fil des éditions et disparaît purement et simplement dans celle de 2024, du spinnaker présenté à l’origine comme une voile quasiment sournoise pour ensuite se banaliser, des positionneurs par satellite purement et simplement ignorés dans l’édition de 1990 alors qu’ils commencent à se répandre au-dessus des tables à cartes au tout électronique d’aujourd’hui, des planches à voile ignorées jusqu’en 1995 pour retourner à l’anonymat ensuite, aux foils bénéficiant d’un chapitre entier en 2024, de l’art du pilotage, autrement dit la façon de s’orienter et de se diriger avec une carte papier et un bout de ficelle, qui fait de la résistance, à la navigation astronomique qui tombe peu à peu aux oubliettes, de la technique du point par relèvements au routage avec fichiers Grib de l’édition la plus récente, il faut saluer cette remarquable aptitude du Cours des Glénans à suivre le changement des mentalités et pratiques de la voile au long de ces trois quarts de siècle.
L’avant-propos de l’édition 2024, simplement signé « Les Glénans » signale ainsi :
« (Cette édition) donne une part nouvelle aux questions environnementales, qu’il s’agisse d’une meilleure compréhension des éléments dans lesquels nous naviguons ou des approches plus vertueuses de notre pratique de la voile. Enfin elle se penche de plus près sur la question du vivre ensemble, dans le respect dû à toutes et à tous, au sein de cette communauté particulière qu’est l’équipage du bateau. »
Comment mieux indiquer que les Glénans et leur enseignement naviguent au cœur de leur époque ?
Olivier Péretié et Pierre Verger
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