Expériences

Il y a cinquante ans, Transat 76 : un nouveau monde

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Inattendue, épique, surhumaine, la deuxième victoire d’Éric Tabarly dans une « Transat » en solitaire écrasée par les tempêtes a marqué l’apogée de sa rivalité avec son ancien équipier Alain Colas. Mais ce bras-de-fer cachait une révolution : l’irrésistible émergence des multicoques en course et bientôt en croisière

« TABARLY VAINQUEUR » Le 26 juin 1976, le magazine Voiles et Voiliers, alors référence de la presse nautique, surgit dans les kiosques avec ce titre de couverture catégorique, accompagné d’une vue aérienne du grand monocoque Pen Duick VI.

Magique ! Magnifique ! Stupéfiant ! Certes.

Il y a juste un léger problème… Non seulement Éric Tabarly n’a pas doublé la curieuse Brenton Tower, marque d’arrivée de la troisième Observer Singlehanded Transatlantic Race (OSTAR), en tête de la flotte des125 voiliers partis trois semaines plus tôt de Plymouth en Angleterre, mais… cela fait des jours qu’on est sans nouvelles du plus célèbre des marins français !

Durant trois interminables journées, le premier mensuel entièrement consacré à la voile restera en kiosque pendant que l’angoisse monte dans toute la France, que les Cassandre annoncent déjà la disparition en mer du héros, que son fidèle second Olivier de Kersauson se sent contraint d’affirmer sa confiance à la une de France Soir

Cinquante ans plus tard, à l’heure de Starlink et des vidéos en direct du bord, à l’heure des applis Vessel Finder ou Marine Traffic qui donnent en temps réel la position de tous les bateaux du monde, à l’heure des cartes numériques et autres routages à la précision diabolique, on peine à se souvenir de ce qu’étaient les traversées océaniques de l’époque.

Fin juin 1976, un prince des vagues était porté disparu et tout un peuple était saisi d’angoisse, comme ces bretonnes en coiffe plantées au bout du quai, attendant le retour d’un époux, d’un père, d’un fils. Il y a cinquante ans, en matière de navigation au large, un Tabarly était bien plus proche de Christophe Colomb que nous ne le sommes aujourd’hui de l’immortel skipper des Pen Duick.

Heureusement, comme la chance sourit aux audacieux, le géant de la course en solitaire a le bon goût de transpercer la brume de la baie de Narraganset au petit matin du 29 juin. Il met ainsi fin à l’insoutenable suspense et remporte sa deuxième Transat en solitaire. Au passage, le héros évite à Voiles et Voiliers le naufrage de « La Presse ». Il y aura cent ans l’an prochain, le quotidien parisien avait osé annoncer l’atterrissage triomphal à New York de Nungesser et Coli. En réalité, les deux aviateurs ont disparu corps et biens, au cours de leur tentative de traversée aérienne de l’Atlantique nord.

En juin 1976, la victoire surprise de Tabarly provoque un séisme médiatique. Ce diable d’homme est sorti du néant pour déjouer tous les pronostics.

Avant le départ, les gurus de la course au large doutaient de son aptitude à mener seul une machine de guerre conçue pour un équipage de quatorze hommes. Les bookmakers des ondes ne voyaient pas comment son monocoque de régate classique de 22 mètres aurait eu la moindre chance de surpasser des rivaux autrement rapides, sur le papier. Comme le catamaran de 20 mètres Kriter III (ex-British Oxygen), par exemple, un missile à voile, récent vainqueur du tour des îles britanniques ; ou les trimarans Spirit of America et Three Cheers, doté d’une pointe de vitesse phénoménale ; ou encore le trois-mâts de 39 mètres ITT Oceanic (ex-Vendredi 13) qui avait raté d’un cheveu la victoire quatre ans plus tôt.  Et s’il n’y avait que ces formidables adversaires. En supposant qu’un coup de chance météo le favorise face à ces fusées, comment l’inconscient pouvait-il espérer prendre l’avantage sur l’énorme Club Méditerranée, monstre à quatre mâts de 72 mètres, à bord duquel un jeune téméraire nommé Alain Colas affichait sa certitude de plier le match ? Ne déclarait-il pas :

« La victoire me revient de droit ! »

Pour donner à cette cinquième « Transat » en solitaire (il n’en existe pas d’autre, à l’époque) sa dimension shakespearienne, comment ne pas remarquer que Colas entend par la même occasion « tuer le père », ravir au héros sa couronne et ses lauriers, remplacer à la une de Paris Match comme dans le cœur des Français ce Tabarly omniprésent qui à converti un peuple de terriens aux mystères de la voile ?

Colas avait des arguments. Il avait racheté Pen Duick IV, le précurseur de la déferlante des multicoques sur la course océanique, que son propriétaire, simple officier de marine, n’avait plus les moyens de conserver. Plus cruel encore, avec ce bolide imaginé par Tabarly, il avait réalisé deux exploits : remporter la Transat 72 (quand son maître avait échoué dans l’édition précédente à la barre de ce même avion de chasse) et bouclé le tout premier tour du monde en solo, en multicoque, par les Quarantièmes Rugissants.

De là à oser revenir dans la Transat en 76 avec une nef à quatre mâts, quelle mouche avait piqué ce garçon talentueux, fougueux et parfois sentencieux ? Quand on remet son titre en jeu après avoir dominé une épreuve de la tête et des épaules à bord d’un trimaran aussi novateur que visionnaire, la logique veut qu’on revienne avec une machine de guerre du même tonneau encore optimisée, profitant de tous les progrès réalisés en huit ans sur ces libellules à voile. En 1976, on l’a vu, l’escadre de la Transat compte ainsi quelques prototypes à trois coques qui transpirent la vitesse.

Mais la logique n’a rien de romantique. Elle exige une culture nautique que le Bourguignon, qui a découvert la voile même pas dix ans plus tôt en Australie, maîtrise peu ou mal. Au contraire de la star des grands vents qu’il entend éclipser.

En réalité, Colas n’en est pas revenu d’avoir gagné en 72, certes, mais surtout d’avoir failli perdre : avec son cigare à trois mâts de 39 mètres de long, manquant de mise au point, Jean-Yves. Terlain n’était arrivé que quelques heures après lui à Newport.

C’était… logique ! Le parcours de la Transat, entre Plymouth et Newport impose une traversée de l’Atlantique nord face au vent et aux vagues. Or les multicoques de l’époque souffraient encore d’un grave handicap : ils remontaient mal contre le vent. Au contraire, leurs rivaux à une coque de ce temps-là étaient tous conçus pour performer à cette allure. Une loi physique stipule que la vitesse limite d’une carène est directement liée à sa longueur à la flottaison. Plus cette dernière est grande, plus la vélocité critique de cette carène est élevée. Tel était le raisonnement de Terlain avec son immense Vendredi 13.

Au passage, notons que ce jeune architecte prenait le règlement de la Transat, au pied de la lettre, tout en trahissant peut-être son esprit.

Deux Anglais version conquérants de l’inutile avaient imaginé cette affaire à la fin des années Cinquante. Elle se résumait en une formule simple :

« Un marin, un bateau et l’océan ».

Il y avait bien une ligne de départ et une ligne d’arrivée, mais tout le reste ou presque était libre. C’est ainsi qu’au fil des éditions, les organisateurs avaient vu débarquer des créations relevant souvent d’une sorte de concours Lépine du grand large : monocoques à voile de jonque, multicoques aux structures improbables, minuscules coques de noix à bord desquelles des hurluberlus entendaient réinventer la roue… à aube. Quoi qu’il en soit, l’engouement pour cette ode à la liberté n’avait fait que croître au fil des éditions.

Si bien qu’en 1976, pas moins de cent-vingt-six voiliers de toute taille et de toute forme se pressent dans le bassin crasseux de Millbay Dock à Plymouth. Cent-vingt-cinq, plus exactement, parce que le paquebot à voile de Colas est trop encombrant pour s’y glisser. Ils seront également cent-vingt-cinq sur la ligne de départ : les organisateurs interdiront au barreur d’une espèce de micro-pinasse à voile de tenter l’aventure

Colas, donc, quatre ans après sa victoire, a poussé le raisonnement de Terlain au-delà de la limite du raisonnable et peut-être du rationnel. Puisqu’il avait failli perdre contre une unité à une seule coque de 39 mètres de long, il suffisait de revenir avec un monocoque presque deux fois plus long pour emporter le morceau. Avant même le coup de canon du départ.

Notons, toutefois, que cet audacieux avait commencé sa vie de coureur au large équipé d’une solide méfiance envers les multicoques. Tandis qu’il cafouillait ses premières manœuvres à bord de fiers « racers » en baie de Sydney, il notait :

« J’avais acquis en Australie un solide préjugé contre les multicoques, trimarans ou catamarans, dont plusieurs s’étaient perdus dans des circonstances dramatiques. »

Mais c’était avant de racheter Pen Duick IV et de le ramener en France depuis la Polynésie. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. D’ailleurs, Terlain, son rival de 1972, avait parcouru le chemin mental inverse : il avait tourné le dos à son interminable cigare au profit du catamaran de vingt mètres réputé le plus rapide du monde…

Habile communiquant, clairvoyant sur l’essor du sponsoring, Colas avait décroché le partenariat du Club Méditerranée et le concours de toute la presse régionale française. Ce n’est pas qu’il était le favori, il était le vainqueur annoncé. « La victoire lui revenait de droit »…

Certes, avec ses 250 tonnes de déplacement, le rapport poids/surface de voilure de son monstre n’était pas mirobolant. Tabarly jugeait même que ce bateau n’apportait rien à l’architecture navale :

« Je ne pensais pas qu’il puisse faire un bateau très rapide dans l’Atlantique (…) les huit voiles les unes derrière les autres, les premières déventant les autres, lui interdisaient de remonter au vent à un angle correct. »

Et puis, l’accastillage de l’époque peinait à permettre de manœuvrer aisément ces voiles de plusieurs centaines de kilos. Plus grave, en ratant une manœuvre un an plus tôt à la Trinité sur Mer avec son Pen Duick IV rebaptisé Manureva, Colas s’était presque arraché le pied. Et le voir claudiquer sur le pont de son porte-avion permettait d’admirer son courage tout en laissant craindre son inconscience.

Sa folie ? Les organisateurs de la Transat, en tout cas, avaient pris peur en découvrant l’inscription du géant. Les pères fondateurs de la plus grande course de voile jamais inventée n’avaient évidemment pas prévu ça. Ce n’était pas tant que Club Med faussait le jeu, c’est qu’il représentait un danger pour la navigation. En particulier dans le trafic insensé de la sortie de la Manche, avec pour seul équipage une « personne à mobilité réduite » à bord. Ils imposèrent donc à Colas un parcours de qualification supplémentaire trois fois plus long. Celui-ci protesta, mais il n’eut d’autre choix que de s’exécuter…

De son côté, Tabarly n’avait pas eu le choix non plus. Orphelin de son trimaran, il avait résolu, à la stupéfaction de ses fidèles, de disputer l’épreuve avec Pen Duick VI, redoutable machine à courir les océans… avec, à la manœuvre, un équipage de quatorze hommes.

Tabarly avait donc fait du Tabarly. En escale à Rio, il avait effectué une sortie en solitaire à bord de son grand ketch. « Pour voir ». Il avait vu, il pouvait le faire. Il avait mis au point des équipements de son cru pour parvenir à hisser ses spinnakers sans qu’ils ne s’emmêlent dans le gréement et descendre ses génois sans qu’ils ne tombent à l’eau. Avec sa science de marin hors norme et sa foi inébranlable en lui-même, il avait osé se présenter au départ.

Cette Transat 1976 fut monstrueuse. Tandis que l’Europe souffre sous les coups d’une sècheresse et d’une canicule interminables, l’océan atlantique nord connaît une situation météorologique « exceptionnelle » : cinq dépressions balayent le parcours de la Transat. Les tempêtes associées font des dégâts considérables : des bateaux se disloquent, des skippers se brisent les os. Un trimaran disparait corps et biens, un monocoque est retrouvé sans personne à bord. La moitié de la flotte abandonne.

Privé de pilote automatique puis de radio, Tabarly a traversé cet enfer et franchi la ligne d’arrivée le premier. L’exploit est immense, surhumain. Colas ? Il a été contraint de relâcher à Terre-Neuve pour remplacer drisses cassées et voiles perdues. Il repart trente-six heures plus tard sans se presser plus que cela, persuadé d’avoir perdu son pari : les médias n’ont-ils pas annoncé que Tabarly a été repéré à peu de distance de l’arrivée ? Hélas pour lui, de quiproquos en rumeurs infondées, cette info capitale -qui conduira Voiles et Voiliers à titrer « Tabarly Vainqueur » – n’en est pas une.

Arrivé quelques heures seulement derrière son obsédant rival, Colas se sent légitimement trahi. Pire, il sera pénalisé de 58 heures pour avoir reçu l’aide de son équipe à la sortie de Terre-Neuve. Et relégué à la cinquième place.

La Transat 76 a donc réuni tous les ingrédients d’une bonne tragédie sportive. Mais la dramaturgie cache une révolution technologique, quasi-anthropologique. Un léger trimaran de 9,50 mètres, à bord duquel on hésiterait à oser une traversée Toulon-Calvi est arrivé troisième, reclassé deuxième. A son bord, un Canadien inconnu a signé l’autre fantastique exploit de cette histoire. Son temps de course officiel de 24 jours et 20 heures le place tout juste 24 heures derrière Tabarly à Newport. Mais l’écart réel est bien plus réduit : parvenu dans les parages de la tour de Brenton, prisonnier d’une brume à couper au couteau, Mike Birch a jugé sage d’attendre le jour suivant pour franchir la ligne d’arrivée. Le futur vainqueur de la première Route du Rhum (en1978, pour 98 secondes) ignore tout de son classement. Il ignore surtout qu’il ne se trouve qu’une poignée d’heures seulement derrière Tabarly (et tout près d’Alain Colas). Sa libellule d’à peine une tonne a traversé un Atlantique nord en furie presque aussi vite qu’un tank à deux mâts de 32 tonnes et qu’un monstrueux quatre-mâts de 250 tonnes. Birch :

« L’énorme intérêt de la légèreté du trimaran n’a pas tardé à m’apparaître. Écrasé par les rafales monstrueuses, il dérivait à la surface de l’eau comme une feuille morte, créant une sorte de remous qui amortissait la rage des vagues. »

Cette Transat 76 annonce ainsi l’émergence d’un nouvel âge de la voile. D’un nouveau monde, en fait. Les multicoques vont conquérir la planète, en course d’abord et bientôt en croisière. Tabarly l’avait pressenti. Faute de mieux, le maître s’était rabattu sur son grand monocoque. Pen Duick VI signe la dernière victoire d’une catégorie de voiliers, issue de la nuit des temps, dans l’histoire de la course océanique open.

Laquelle ne s’arrête pas là : à l’origine Éric Tabarly avait pensé se présenter au départ avec un futuriste Pen Duick VII. Ce visionnaire avait toujours un temps d’avance : il avait confié à deux ingénieurs aéronautiques les recherches destinées à accoucher d’un trimaran équipé « d’hydrofoils » comme on disait alors, pour lui permettre de voler au-dessus de l’eau. Le temps et l’argent lui avaient manqué. Mais Tabarly avait clairement identifié l’avenir de la voile.

C’était il y a cinquante ans.

Olivier Péretié

Les citations sont extraites des ouvrages suivants :

« Un tour du monde pour une victoire » Alain Colas Arthaud 1972

« Du tour du monde à la Transat » Eric Tabarly Éditions du Pen Duick 1976

« J’ai chevauché les océans » Mike Birch Arthaud 2017